Cocagne

Note d’intention

La série présentée, intitulée “Cocagne” est avant tout documentaire. Elle est le fruit d’un travail s’intéressant à la géographie humaine d’une large zone rurale qui a été parcourue avec, certes la joie de l’étonnement aventureux, mais aussi avec une véritable méthode exploratoire. 

Ainsi, un matériau abondant et systématique constitue le substrat d’un inventaire photographique des faits d’un monde agricole en mutation. Cette même mutation, constatée et étudiée par les géographes, les sociologues, les économistes depuis des décennies, n’a toujours pas trouvé d’achèvement. Elle connaît, en revanche, de nouveaux avatars et de nouvelles problématiques complexes sur fond de crise sociale, politique, écologique et morale qui n’a pas épargné les campagnes. Débats passionnés sur le glyphosates, Gilets Jaunes, enfouissement des déchets nucléaires à Bure, etc., ne sont pas du domaine de l’anecdote. Ils sont la réalité des terres explorées ici, entre Picardie, Champagne et Lorraine. 

Ce travail serait peut-être resté trop conceptuel s’il n’avait relevé que de l’étude. Lui conférer un souffle poétique et narratif, c’est lui apporter la force de la fiction. Bien plus efficace à mettre les réalités en lumière et à transmettre une connaissance, et peut-être même un enseignement. Un choix a donc été opéré parmi la masse de photographies réalisées, selon deux critères : servir le propos, servir l’esthétique. 

Le premier a permi de déterminer une représentation cohérente (mais non-exhaustive) des faits rapportés au sujet de ce monde rural. Chaque photo est une sorte d’emblème présentant toute la nature de ce qui a été observé et compris sur le terrain. Le choix a été fait de recourir uniquement à la suggestion, parfois à l’abstraction, et de ne pas utiliser, à dessein, des “clichés”. 

Le second critère est induit par la forme esthétique de la série. Elle est guidée par l’inspiration des codes picturaux de la peinture de paysage depuis le XVIIe siècle jusqu’à l’abstraction contemporaine. Ainsi c’est d’abord la peinture de paysage des frères Le Nain qui a donné la première touche esthétique. Elle est d’évidence quant une partie de cette série a été réalisée dans le Laonnois, terre natale des peintres, chantres à leur époque de la vie paysanne. Cette référence n’est pas incompatible avec un minimalisme abstrait qui est une recherche personnelle, issue de références à des artistes peintres ou photographes, parmis lesquels Jean-François Millet, Mark Rothko et Ralph Gibson sont centraux. “Pesanteur”, “vide”, “permanence”, sont parmi les effets stylistiques recherchés. 

Enfin, comme parachèvement de la série, vient la forme installée du polyptyque. Une partie des photos est ainsi présentée dans une forme extrêmement illustrative empruntée aux retables religieux. C’est à la fois une façon de sacralisation emblématique pour les sujets abordés mais c’est aussi, et peut-être avant tout, la réutilisation d’un art présent dans chaque église des contrées visitées. Le retable est repris ici dans le but d’enseignement et de transmission de l’image qu’avaient ces derniers auprès des fidèles, paysans, laboureurs, vignerons qui ont façonné des paysages à la beauté parfois rude, et toujours fragile.